Les Glaneurs

| Texte d’exposition |
| Les Glaneurs | Galerie Confer Art Actuel Nyon
du 12 mars au 3 avril 2004

Depuis qu’elle existe, la photographie à influencé la peinture – et inversement. «Through the symbiosis of art and photography, a complex stilistic organism was created» (un organisme stylistique complexe a été crée par la symbiose de l’art et la photographie), énonce Aaron Scharf en 1968 dans la préface à son Art and Photography. Dans les années soixante, Andy Warhol transpose par la sérigraphie les photographies de coupures de journaux en tableaux et Gerhard Richter se met à peindre d’après des photographies. Mais bientôt vient le jour où la photographie se constitue en genre artistique autonome. Chez Ladina Gaudenz, celle-ci est de nature fonctionnelle. Projetée sur la toile, la photographie constitue la matrice de ses peintures, réalisées le plus souvent en série et qui, d’ œuvres en œuvres, s’éloignent de plus en plus de la prise de vue photographique de départ, à la faveur d’un processus de travail où jouent l’agrandissement, le flou, voire l’émancipation d’une découpe en un nouveau tout. Ce que Richter à noté en 1986 à propos de sa propre manière pourrait aussi s’avérer chez Ladina Gaudenz: «Die Absicht: nichts erfinden, keine Idee, keine Komposition, keinen Gegenstand, keine Form – und alles erhalten: Komposition, Gegenstand, Form, Idee, Bild «(L’intention: ne rien inventer, pas d’idée, pas de composition, pas d’objet, pas de forme – et tout préserver: composition, objet, forme, idée, image).

Au cours des dernières années, Ladina Gaudenz s’est tournée de plus en plus vers des motifs de la nature, des paysages captés du train ou à pied, avec sa caméra, des animaux rencontrés au hasard des balades. C’est ainsi qu’est née, en 2003, la série intitulée «Echo»: regard sur la rive du lac de Silvaplana, dans son Engadine natale, et sur les mélèzes qui s’y reflètent. Le format inhabituel de ces toiles – 45 cm. x 225 cm. – rappelle les vieux manuscrits chinois que l’on déroule, mais le battement vers le bas et le haut du contour des arbres schématiquement esquissés évoque, lui, les oscillations de l’électrocardiogramme. Une vision de la nature, non pas idyllique, mais vulnérable.

Ainsi, ce ne sont pas des baies que récoltent dans «Les glaneurs», ces figures encapuchonnées de blanc, mais bien des galettes de fuel laissées sur la côte atlantique par le pétrolier Prestige après son naufrage en novembre 2002. C’est une photographie de presse qui inspira cette série à Ladina Gaudenz. Elle répète le sujet, varie les cadrages, renouvelle les couleurs. Dans un environnement brun-jaune, les Glaneurs se transmuent en astronautes; en bleu-rose, ils deviennent scaphandriers au fond de la mer.

Les contenus figurés ne sont jamais univoques chez Ladina Gaudenz, qui ouvre sans cesse le champ aux associations et aux comparaisons. Quatre vaches sans cornes reposent sur un pré et regardent attentivement dans la même direction: elles les appellent «Les chiens de garde». Par une modification de la «pennelata», du coup de pinceau, ces mêmes animaux se métamorphosent en «Chiens de course». Dans «Home sweet home», un troupeau de vaches gagne sans hâte les hauteurs claires de l’horizon, où quelque part attend l’étable, invisible. On voit les dos collineux et les pattes tachetées. Pour peu, il ne reste plus rien d’autre que la forme et la couleur, la surface et l’espace.

Marguerite Menz